agrandir le texte retrecir le texte imprimer article envoyer à un ami

Lettres de Théophile Maupas à Blanche Maupas

Retrouvez ici les lettres adressées par Théophile Maupas à Blanche, son épouse, lues par les enfants chefresnais lors de la cérémonie de réhabilitation de Théophile Maupas le 16 février 2003 au Chefresne.

voir photos : 2003 - Cérémonie de réhabilitation de Théophile Maupas

enfants lisant les lettres

Début septembre 1914, à ce moment de la guerre, le front de Champagne est devenu comme une longue courtine reliant les deux bastions que constituent Reims et Verdun. Entre ces bastions, tout un semi de petits villages a été broyé lors de l’avance Allemande puis par la contre-offensive Française. Le front va se stabiliser le 13 septembre 1914. SOUANS évacué par un ordre préfectoral est en grande partie détruit lorsque Théo y arrive. Il est sous le commandement de la 60e division du Général REVEILHAC. Théo caporal par devoir va faire son travail de soldat comme le font depuis des mois, les caporaux GOSSELIN, LECHAT, LEFOULON, GIRARD, LORIN et tant d’autres.


2 novembre 1914

enfant lisant une lettreJ’ai assisté à une triste cérémonie : la dégradation militaire du 5e soldat du 247e. C’était pas beau. Ils avaient quitté leurs tranchées devant l’ennemi. Je crois qu’ils ont eu 12 ans de détention.
Ah ! La discipline militaire en temps de guerre, c’est terrible, mais c’est nécessaire. Les injustices, ma pauvre petite, il y en a partout et, sans oser m’aventurer trop loin, ici comme ailleurs : les fils à papa, les protégés, les amis de tel officier, ceux-là ont les meilleures places.
Quant à nos chefs, ce sont de bon chefs ; nous en changeons souvent et toutes les décisions passent par le général. Je ferrais mon devoir tout simplement, ce qui me permettra de répondre la tête haute à toutes les injustices qu’il y a autour de moi.


Fin 1914

Tu me verrais en ce moment, tu rirais, j’écris sur mon genou et je tremble ; ma capote est tellement mouillée, elle est raide comme un bois et défense de l’ôter.
Oh ! Ils sont partis bien loin les jours de joie passés ensemble. Quand reverrai-je mon petit foyer ?
Je n’ose ni songer devant tous les dangers qui me menacent. Mon Dieu, faites que j’ai un peu de sécurité, faites que je revoie ma chère et adorée petite famille.


fillette lisant une lettre19 janvier 1915

J’ai assisté hier à une bien triste cérémonie : un soldat du 271e a été fusillé pour abandon de poste et pour avoir fait des signaux aux Boches, paraît-il. C’est lugubre cette cérémonie : 1.000 hommes, baïonnette au canon, ce roulement de tambours, ces 12 coups de feux, ah là là, puis ce défilé devant le fusillé, que c’est effrayant ! Je viens souvent voir le calvaire de SOUANS, rêver de mes êtres chers, dans le calme et la solitude, j’évoque la maison de LE CHEFRESNE, où nous étions heureux.


31 janvier 1915

Nous venons de remettre la médaille militaire à un vieil adjudant. C’est beau l’armée dans ces moments-là. C’est beau la musique, c’est beau la Patrie, la Grande.


9 février 1915 garçon lisant une lettre

Il y a des moments que je désespère, tu sais ; et il y a de quoi. Des pères de famille qu’on force à marcher à la boucherie, c’est abominable. Pas de repos, j’ai le système nerveux tellement détraqué par moments que je suis en train de me demander si c’est bien la réalité. Le service postal laisse à désirer... Pauvres petits, comme je vous aime, et comme je prie afin de vous revoir un jour.


27 février 1915

Mais où allons-nous ? De bons sentiments, du cœur, il y en a plus : l’inconduite, l’injustice, le mensonge, la flatterie on pris la place de ce qu’il y avait de bon dans ce monde. Je suis navré de ce que je vois et je sonde tout, tu sais, rien ne m’échappe, et s’il m’est donné de revenir, je serai bien changé sur bien des choses. Il restera mon cœur à moi, mon bon cœur de mari et de père, celui-là ne changera jamais, au contraire, et je voudrais tout supporter, les plus terribles des épreuves et avoir l’espérance de vous revoir.


le maire et les enfants lisant9 mars 1915

Le régiment avait attaqué le moulin de SOUAN, s’en était emparé et s’y était établi. Les obus pleuvaient à quelques mètres. Les mitrailleuses ennemies en actions rendaient toute avance impossible. Le colonel prévient qu’il va faire tirer sur nos propres tranchées si l’on n’en sort pas. Devant cette menace, le commandant et les chefs, essayent d’entraîner leurs hommes en sortant eux-mêmes des tranchées. Mais ils ne sont pas suivis.

Théo écrit ce même jour : je ne t’envoie que deux mots pour te donner signe de vie. Nous avons attaqué aujourd’hui et tous les bonshommes de mon escorte sont presque tous blessés. Je suis sain et sauf.

Quelques jours après, l’autorité militaire prit la décision de déférer au Conseil de Guerre, le régiment qui, dans les conditions rappelées, aurait refusé d’obéir à des ordres inexécutables.


Le 14 mars 1915

Théo écrit : nous voici en prison, 18 bonhommes et 6 caporaux GOSSELIN, GIRARD, LECHAT, LEFOULON, LORIN et moi. N’est-ce pas qu’on ne peut pas me tuer puisque je n’ai rien fait de mal.

Et pourtant Théo fut exécuté avec les caporaux LEFOULON, LECHAT et GIRARD. Terrible drame de conscience pour ceux qui eurent à traduire en tache de sang le verdict du 16 mars 1915.


le maire et les enfantsPour l’exécution du jugement, il a fallu dans les compagnies, designer les hommes et ceux-ci ne voulaient pas. Il a fallu leur expliquer que cela ne ferait que prolonger les souffrances de leurs camarades, que l’exécution aurait lieu quand même et que le plus simple était de viser droit au cœur de manière qu’il ne souffre pas. Ce qui fut fait. Mais devant le régiment qui présentait des armes en pleurant car, ce jour là tout le régiment pleurait, il y en avait la pourtant qui n’était pas des froussards et qui avaient du caractère.

Devant le poteau d’exécution, le caporal MAUPAS a pris la parole pour protester contre la mesure qui le frappait. Et demandais à ses camarades, pour l’honneur de sa famille, de ne pas l’oublier et de faire le nécessaire pour réhabiliter sa mémoire. On a essayé de le faire taire ; il n’a pas cessé de protester. Il est mort bravement, ainsi que ses 3 camarades.


Une dernière lettre arriva le 16 mars.
Théo était désespéré.

Ni dans la vie civile, ni dans la vie militaire, je n’ai dérogé à mon devoir ; je n’ai plus ni la force ni de vouloir, ni d’espérer quoi que se soit. Je ne vais pas continuer, ma pauvre Blanche, je te ferais de la peine, trop de peine, et je pleurerais encore. Allons courage mon petit soldat, je me serre bien dur contre toi, ne me quitte pas, et veille bien sur moi. Embrasse bien fort ma jeannette. Que je t’aime, mon Dieu, et que je pleure.


garçon lisant une lettreBlanche décida d’aller prendre des nouvelles auprès de l’inspecteur primaire à St-Lô, et à ce moment le maire entouré d’adjoints, des cousins, fient comprendre à Blanche que son mari était mort, en précisant qu’il était prouvé qu’il n’était pas coupable.

Le trépas de l’instituteur ne fut pas sonné. On dit même à Blanche que le glas ne sonnerait pas parce que jusqu’à preuve du contraire, MAUPAS était condamné et qu’on ne pouvait transgresser les lois de l’église. Premier blessure pour Blanche qui là commença son combat. Le dimanche qui suivi, il y eu beaucoup de restriction pour annoncer en chair le décès de l’instituteur. Son nom ne fut pas prononcé. Singulière recommandation, le Maire lui aussi fit comprendre par ses insinuations qu’il souhaitait son départ. Elle fut soutenue par l’inspection académique. Je ne partirais pas dit-elle, il est plus facile de se débarrasser d’une histoire que de défendre et soutenir une veuve de fusillé innocent.


Aujourd’hui le 16 février 2003, je demande à M. Jean-Laurent petit-fils de Théo MAUPAS, à Monsieur Philippe GOSSELIN, dont l’arrière grand-père a défendu le caporal MAUPAS et à Roger GROSCHENE dont son père a témoigné de l’innocence de Théo ; de découvrir une plaque commémorative, afin que la mémoire de Blanche et Théophile MAUPAS soit éternelle et que nos enfants n’oublient pas et œuvrent pour la paix.

Ainsi que nous portons au tableau d’honneur Théophile MAUPAS mort pour la France en Héros malgré le mensonge public. Je rappelle que le 1er avril 1934, lors de la réhabilitation officielle, le Maire de l’époque M. LARSONNEUR déclare : les juges ont réhabilité un nom qui n’a pas connu de déshonneur.